FA4 – Nude or Naked ?

Érotiques ou pornographies de l’art

1999-2000, textes réunis par Bernard Lafargue

Lors des conférences qu’il prononça à la National Gallery of Art de Washington en 1953, Kenneth Clark distinguait farouchement la beauté pure du Nude de la beauté vulgaire du naked en épilant, il est vrai, un nombre assez considérable d’œuvres d’art. Son livre, le premier à tenter d’embrasser l’art du nu, eut un immense succès ; sans doute car il mettait en images la dichotomie entre le Beau artistique qui appelle un jugement de goût désintéressé ou cathartique et la belle fille qui met Hippias en érection à laquelle la majeure part de la tradition bien pensante s’est montrée particulièrement attachée.

L’art de cette fin de vingtième siècle qui, depuis L’empire des sens, voit les acteurs du porno forniquer avec ceux du classique, tandis que les plasticiens, de Koons à Araki, vont chercher leur Euridyce parmi les stars du porno et les écrivains passer des Femmes libertines de Sollers aux truies de Marie Darrieussecq ou à la « viandographie » de Claire Legendre, nous oblige à brouiller les genres de Clark et à proposer un nouveau paradigme : ut ars pornographia.

Si la pornographie montre les relations sexuelles que l’érotisme suggère, l’art contemporain, du moins un de ses courants les plus importants, est pornographique, sinon érotique. C’est un constat que chacun peut faire en passant des sex-shops aux centres d’art contemporain et vice-versa. Reste à comprendre comment et pourquoi les pornai -professionnel(le)s de l’éros- de Parrhasios, l’inventeur patenté du genre- sont (re)devenues les nouvelles muses de la création artistique. Tel est l’objet de ce quatrième n° de Figures de l’art qui dessine trois hypothèses plus ou moins complémentaires.

La première trouve son socle épistémologique dans l’esthétique hégélienne relue à travers le prisme adornien de la téléologie avant-gardiste. Dans cette herméneutique, l’histoire de l’art est celle de la liberté humaine. Faite de ruptures, que les artistes modernes ont pu croire radicales, l’histoire de l’art est en réalité celle de scandales relevés –aufhenbung– par la ruse de L’Esprit. Du Dieu abstrait de trop de pudeur qui fulmine au Sinaï à son image qui naît inter urinam et feces à la mode Augustin, pisse à celle Rembrandt, baise son modèle à celle Picasso, chie à celle Gilbert and George, vomit la viande avariée qu’elle vient d’incurgiter à celle Pane, montre son con rougi de menstrues à celle Orlan, se prostitue à celle Journiac, se branle à celle Brus, viole des gamines à celle Muehl, pratique fellation et cunnilingus à celle Koons et Cicciolina in Heaven, asperge les spectateurs de son sang sidaïque à celle Athey, etc…les artistes nous auraient fait progresser dans une divinisation esthétisante des « parts maudites » de l’être humain.

La deuxième, qui hérite de la première via Proust, consiste à faire du dernier style –kunstwollen– un prisme esthétique de relecture heuristique de certains pans similaires de l’histoire de l’art. C’est dans cette optique, que David Freedberg a remarquablement mis en lumière le pouvoir érotico-pornographique des œuvres d’art, des Vénus préhistoriques exhibant leur vulve grand’ouverte aux dernières photographies de Mapplethorpe en passant par les vases grecs où erastes et eromenoi se sucent et s’enculent à la queue leu leu, les Priape ou Hermes ithypalliques qui décoraient à fresques ou en relief les maisons romaines, les obscenae des églises romanes, les lactations/fellations d’une Vierge aux seins en cucurbitacées, les Vénus du Titien remaniées par les Maja de Goya, les Olympia de Manet ou les Demoiselles du bordel philosophique de Picasso, etc… Cette « re-visitation » revigorante de l’histoire de l’art opère des mélanges de catégories, nobles et viles, que la tradition esthétique reprise par Clark séparait et met en évidence la nature remarquablement opératoire de nouveaux concepts esthétiques, notamment celui d' »érotico-pornographique ».

La troisième part d’un constat : libéré, banalisé, netpornographié, le sexe est devenu « ennuyant ». Aussi longtemps que les interdits judéo-chrétiens furent pris un tantinet au sérieux, soit jusqu’à la fin des années mille neuf cent soixante dix, l’art pornographique, maquillé en luxure ou en fable, irisait plus ou moins scandaleusement les œuvres d’art; et les amateurs goûtaient ce comble de l’art, qui pouvait tromper le regard mais pas l’œil, en faisant mine de n’en point voir la littéralité. À l’image de Duret, recouvrant Victorine de « la valeur intrinsèque de la peinture en soi », de Castagnary, faisant des gougnottes jouissant de Courbet des prix de vertu, la plupart des théoriciens de l’art ont, jusqu’à ce jour, nettement séparé l’érotisme distingué de l’art de la vulgaire pornographie réservée à des Bey décadents ou à un peuple ignare aussi nettement que les artes liberales et les artes mecanicae l’étaient sur le campanile de Florence.

Aujourd’hui que « la cochonnerie sans tête » de Courbet, que Khalil-Bey, Hatvany ou Lacan avaient si fébrilement cachée, est accrochée au musée d’Orsay, entre Le Rut du printemps, L’Enterrement à Ornans et Les Romains de la décadence , sans voile ni panneau-masque, que la copulation est enseignée dans les écoles primaires entre la géographie et l’instruction civique, que les films X sont visibles à la télé dès le douzième coup de minuit et que les prostitué(e)s sont en passe de retrouver un statut social comparable à celui de tous les honnêtes travailleurs , la pornographie n’est plus ce qu’elle était. Qu’est-à-dire? Si Pornos fut peut-être le frère jumeau masqué d’Eros, qu’est Pornos sans Eros? Le grand Pan est-il mort étouffé par ses lauriers impudiques ou bien est-il de retour sous une forme nouvelle?

  • ISBN : 2-84564-010-2 / ISSN : 1265-0692
    • Éditeur : EUREDIT, Saint-Pierre-du-Mont
      • Prix : 295 FF
        • 669 pages