FA3 – Art de la mise en scène / Mise en scène de l’art

1997-1998, textes réunis par Bernard Lafargue

Les dernières décennies ont non seulement fait de l’exposition de l’art un art à part entière mais l’art lui-même. Insensiblement peut-être mais inexorablement sans doute, les commissaires de l’art sont devenus des metteurs en scène de grands spectacles “multinationaux” qui circulent de capitale en capitale, drainant des foules toujours plus vastes. Rivalisant avec les managers des Disneylands, Disneyworlds et autres centres d’attractions, mais aussi avec les patrons de show-biz en tous genres, voire des grands magasins, ils emploient les mêmes armes : un thème au léger parfum de scandale, des vedettes dûment “labellisées”, un éclectisme kitsch de bon aloi et une hypermédiatisation. Hyperprésentée, l’exposition devient incontournable. Bien sûr, seuls les gros budgets font les grandes expositions. On peut distinguer deux paradigmes plus ou moins implicites dans le bric-à-brac d’objets hétéroclites présentés par les plus topiques expositions internationales postmodernes : soit les vagues similitudes formelles du Primitivisme dans l’art du XX siècle (1984),soit les vagues résonances humanistes des Magiciens de la terre (1989). Avec une ironie un rien amère, Yves Michaud en conclut que, si on évite le trotskysme du “formaliste” Greenberg, c’est pour tomber dans celui de “l’humaniste” Malraux. Ces deux paradigmes s‘appuient sur le socle élégant du “musée imaginaire” qui, déterritorialisant les œuvres, les sacralise, les esthétise et les “métamorphose” d’une bien étrange manière. On ne saurait en effet oublier que le nimbe précieux du musée imaginaire repose sur la chasse de la Terreur soudainement conservatrice, vite élargie par les trophées de guerre de grands conquérants ou de lords rusés.

Dans cette perspective, “le coup du pissoir” ne fut qu’un nouveau coup de bélier, peut-être un peu plus incisif, pour faire pénétrer dans |’enceinte déjà bien friable du “monde de l’art” n’importe quel néo-simulacre de Fountain a côté des copies des marbres de Polycléte ou Praxitéle. Et d’ailleurs, nos plus brillants esthéticiens ont tôt cousu des patchworks de fils blancs avec le poli “retourné” de Fountain, “phallique” de la Princesse X, “déhanché” de l’Aphrodite de Cnide ou “androgyne” de tel autre marbre des Cyclades. Si l’artiste désormais “vit” bien de la pissotière, Duchamp n’a pas daigné encaisser le chèque qu’aurait fait Arensberg. Mieux que Tzanck ou Bruno, c’est “la star d’affaires” Warhol, premier artiste postmoderne, qui empochera les dividendes et précisera “le coût” du pissoir en jetant dans l’East River des billets de dollars qui “valent” bien moins que leurs photosérigraphies. Mieux qu’un besogneux faussaire, l’artiste est un magicien “simulationniste”. La modernité avait ruiné les critères formels, la postmodernité abolit l’histoire et les critères téléologiques. L’International Bank Mona Lisa prend la relève. Logiquement, la rutilante mise en scène du marché devient le seul critère des années 80. Les prix flambent puis s‘écroulent, comme à la bourse, tout aussi logiquement.

Cette implacable dialectique de la mise en scène de l’art au XX° siècle a deux mérites essentiels. D’une part, elle oblige les meilleurs artistes contemporains à mettre en abyme la mise en scène des “marchands du temple” et à inventer de nouvelles stratégies plastiques “inspirées/ant” des mises en scène du théâtre, de l’opéra, de la chorégraphie, du cinéma, de la vidéo et du multimédia. D’autre part, elle révèle que “l’art pur et désintéressé” des “chefs-d’œuvre universels et intemporels” repose sur la mise en scène de “musées-palais-cathédrales” qui se sont élevés, sous le sceau de Greatauk béni par Bulloch et le saint Maél, au XVIII siècle.

Elle dévoile ainsi que toute forme artistique suppose la “re-connaissance” d’une certaine mise en scène élaborée pour un certain commanditaire ou spectateur réel et imaginaire. Ce qui ne veut pas dire, comme le croit la thèse institutionnelle, que l’art n’est que l’effet de mises en scène théologico-politico-publicitaires dont les modalités varient selon les sociétés. Au contraire, c’est contre les mises en scène culturelles dominantes de l’art à tel moment et en tel lieu que les artistes “géniaux” inventent de nouvelles scaenographiae, selon le mot de Platon repris par Pline et Vitruve. Parce que ces « stratèges de l’inconscient » se risquent à mettre en scène tel nouveau “fantasme fondamental” qui se fait jour hic et nunc, ils dressent le creuset imaginaire et symbolique de nouvelles mises en scène de l’art, de la théologie, de la politique, de la science et de la vie. Comme la skiagraphia et la scaenographia d’Apollodore appellent la machina, un autre mode d’exposition de l’art, voire un autre type de gouvernement, démocratique, la perspective à point de fuite unique des peintres du Quattrocento troue par avance la voûte du cosmos, quadrille les espaces où régnera une nouvelle classe sociale de marchands, “attend” la théorisation du Sidereus Nuncius ou du Discours de la méthode, réclame un autre type d’atelier, d’autres lieux et modalités d’exposition de l’art, le Bélisaire et le Serment des Horaces de David annoncent la fin de l’Académie et du

Sacre, instaurent “le Salon libre” et des fêtes révolutionnaires chorégraphiées sur la mode des Panathénées… De même, les hybrides scénographies de Viola, Sterbak, Gober, Pignon-Ernest, Buren, Christo, Smithson, Barney, Fleischer, Grüber, Adams, Braunschweig, Tippett, Greenaway, Bausch, Saporta, Marin, m Davida, etc. invitent à de nouvelles mises en scène, “trafiqueuses” de |’art et du monde.

Ce troisième numéro de Figures de l’art se propose trois buts : premièrement, élaborer une généalogie de la mise en scène de l’art, des marbres grecs aux expositions transculturelles postmodernes en passant par les trésors des cathédrales et les cabinets de curiosités ; deuxièmement, dresser une archéologie des plus topiques scaenographiae instauratrices de la création artistique ; troisièmement, interroger les principaux metteurs en scène contemporains de l’hybridation des arts.

  • ISSN : 1265-0692
    • Éditeur : SPEC, Mont-de-Marsan
      • Prix : 350 FF
        • 442pages